PARTIE 1: Le Mexique caféier : origines, mutations et héritage d’une filière singulière
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Dernière mise à jour : il y a 24 heures
Si l’on connaît relativement bien les origines du café et les périples de son histoire entre l'Afrique, le Moyen Orient jusqu'à son arrivée en Europe à partir du XVIIᵉ siècle , sa traversée de l'Atlantique vers les Caraïbes, jusqu'aux côtes du golfe du Mexique reste plus largement méconnue.
Où les premiers grains ont-ils été semés au Mexique? Comment la caféiculture s’y est‑elle façonnée et structurée au fil des siècles?
Autant de questions essentielles pour comprendre l’identité caféière du Mexique.
🌱 1790 - Le café aux portes de Véracruz
C'est à la fin du XVIIIᵉ siècle , vers 1790 et via le port de Veracruz que le café arrive au Mexique avec des colons espagnol. La première variété introduite est alors le Typica,
elle venait des Antilles francaises et plus précisément de la Martinique où elle avait été introduite en 1720 par l'officier de marine et administrateur colonial Français, Gabriel- Mathieu de Clieu.
Les plants de Typica se sont progressivement répandus dans les Caraïbes grâce aux échanges inter‑coloniaux, aux réseaux marchands et aux jardins botaniques. Ce mouvement n’était pas orchestré par une seule personne, mais relevait d’une circulation végétale diffuse, typique du XVIIIᵉ siècle, où les puissances coloniales échangeaient semences et plants pour acclimater des espèces utiles dans leurs territoires. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, que les colons espagnols introduisent donc le café au Mexique.
Ils importent alors des plants déjà acclimatés dans les Antilles par la mer des Caraïbes, plus de soixante ans plus tard.
🌿 1808 - Premières plantations structurées, le café : curiosité botanique
En 1935, William Ukers rapporta dans All About Coffee que des caféiers avaient été plantés en 1808 à Coatepec et qu’ils s’étaient rapidement étendus à toute la région Veracruzana. Aujourd'hui Véracruz compte 10 micro-régions caféières, Coatépec est donc la région caféière la plus ancienne de Veracruz mais aussi la première du pays.

Comme souvent, à ses débuts, le café était une boisson rare, réservée aux classes privilégiées. A cette époque là, au Mexique, il est surtout une curiosité botanique, sa consommation est limitée à la consommation nationale. Il a fallu attendre quelques dizaines d'années plus tard pour que le café joue un rôle économique plus important et en 1820 pour que le café mexicain commence à s'exporter.
🌎1820–1830 - Début des exportations
À partir des années 1820–1830, dans le contexte de l’ouverture commerciale qui suit l’indépendance (1821), le café mexicain commence à apparaitre dans les registres d'exportation. Les premiers volumes significatifs partent vers La Nouvelle-Orléans, puis vers Londres et Hambourg.
Face à la hausse de la demande à l'international ( la consommation augmente de manière continue au Royaume Uni, en Allemagne mais aussi aux Etats-Unis) la culture du café au Mexique va s'intensifier et s'étendre vers de nouveaux territoires où le climat chaud et humide favorisera une acclimatation rapide des plants de café, en particulier dans les régions montagneuses du Chiapas et un peu plus tard de Oaxaca ou encore de Puebla. L'intérêt se porte alors sur la variété Bourbon qui produit de 20 à 30 % de plus que la variété Typica.
📈Nouveau tournant : seconde moitié du XIXᵉ siècle
Entre 1830 et 1850, la production nationale est multipliée par quatre, portée par la demande croissante en Europe et aux États-Unis. La valeur totale des exportations du pays augmente d’environ 40 % entre 1825 et 1835, et le café commence à y occuper une place de plus en plus importante. A partir de 1840 le café au Mexique s’impose déjà comme :
un produit d’exportation en forte croissance,
un secteur agricole en expansion géographique,
un marché convoité par les négociants étrangers.
Cette période pose les bases de ce qui deviendra l'un des piliers de l’économie mexicaine, produit agricole qui culminera dans les décennies suivantes, notamment sous le régime de Porfirio Díaz.
A la fin du XIXᵉ siècle et jusqu'à la Révolution du Mexique de 1910, le Mexique adoptera une politique libérale qui accélèrera l'expansion de la caféiculture sur ces nouvelles terres pour s'imposer ensuite comme un pilier économique au Mexique.
Le projet politique de l'époque reposait sur l'idée centrale de moderniser la production de café en attirant capitaux, technologies et main d'œuvre qualifiée venue de l'étranger.
C’est sous le régime du général Porfirio Díaz (1876-1911) que l'Etat encouragera l’arrivée d’immigrants, en particulier allemands, italien, chinois à qui il facilitera l’accès à la propriété et à des grandes haciendas pour l'établissement de plantations de café commerciale.
Les familles allemandes ont donc joué un rôle majeur dans le développement du café au Chiapas, notamment dans les régions de Soconusco et Tapachula, où elles ont fondé de grandes finca caféières. Comme exemple, Finca Argovia et Finca Hamburgo, que nous avons eu l'occasion de visiter et qui se trouvent sur la "Ruta del Café", au sud du Chiapas.

Cette politique a permis de stimuler l’économie locale, le café s’est affirmé comme l’un des principaux produits d’exportation du pays mais elle a aussi renforcé les inégalités sociales entre propriétaires étrangers et travailleurs indigènes et les communautés paysannes . En 1880, le Mexique devient le troisième producteur mondial de café, consolidant sa place dans le commerce international.
🤝Les apports de la Révolution Mexicaine et du gouvernement de Lazaro Cardenas
La Révolution mexicaine ( 1910-1920 ) suivie de près par la période du "Cardenismo" (1934-1940) marquent une série de réformes agraires massives qui ont modifié la structure de la propriété foncière et qui ont eu un impact significatif sur le mode de production du café au Mexique.
La redistribution des terres aux communautés indigènes et la création des ejidos (terres communales où la culture y est autorisée mais qui ne peuvent ni être vendues librement ni servir de garantie hypothécaire) ont conduit à une réorganisation de la production de café, de nombreux petits producteurs et coopératives ont émergé, remplaçant progressivement les grandes haciendas par des petits producteurs qui ont commencé à intégrer la culture du café au milieux de leurs cultures de consommation quotidiennes (haricot, maïs, banane, avocat).
Lazaro Cárdenas, président du Mexique entre 1934 et 1940 redistribue au total plus de 18 millions d’hectares de terres, plusieurs producteurs étranger qui avaient acheté les terres au Mexique sous le régime de Porfirio Diaz ont été expropriés à cette époque-là .
Cette période a marqué le début d’un modèle plus inclusif pour les producteurs mexicains au sein de l’industrie (création de La Confédération Nationale Paysanne en 1938 et de La Confédération des Travailleurs du Mexique en 1936) même si cette transition a également apporté de nouveaux défis liés à l’organisation et à la commercialisation.
Cette période est importante pour comprendre le café au Mexique car elle donne une base légale et politique aux petits producteurs et crée les premières formes d’organisation paysanne encore en vigueur aujourd'hui.
Si ces réformes offrent enfin aux communautés rurales l’accès à la terre, elles les laissent aussi face à de nouveaux défis. Les petits producteurs héritent de parcelles souvent isolées, dépourvues d’infrastructures, sans capital ni soutien technique pour moderniser leurs cultures. Les anciennes haciendas, qui concentraient main‑d’œuvre, savoir‑faire et équipements, disparaissent, laissant place à une mosaïque de petites exploitations autonomes mais fragiles.
Dans les montagnes du Chiapas, de Oaxaca ou de Veracruz, les familles doivent désormais produire, transformer et commercialiser leur café seules, dans un marché de plus en plus exigeant.
Cette période marque ainsi un moment charnier : une conquête de droits et de terres, certes, mais aussi l’entrée dans une ère d’incertitudes où la survie économique dépend de la capacité des producteurs à s’organiser collectivement et à accéder à de nouveaux réseaux de soutien.
⚖️L'arrivée de l'INMECAFE
Au milieu du XXᵉ siècle, alors que la caféiculture mexicaine repose encore sur une mosaïque de petits producteurs dispersés, l’État décide enfin d'intervenir et tentera de structurer la filière café qui à cette période fait vivre plus de 400 000 familles.
Cette structuration commence en 1958 par la création de l’INMECAFE, organisme gouvernemental qui va profondément transformer le paysage caféier du pays. Pour la première fois, les communautés rurales (souvent isolées et dépourvues de soutien technique) bénéficient d’un accompagnement organisé : crédits, formation, achat garanti du café, infrastructures de collecte.
Dans les villages de montagne, l’arrivée des techniciens de l’Institut marque un tournant. Pour la première fois, des équipes techniques, des agronomes et des agents de terrain descendent physiquement dans les communautés rurales où l'implémentation de nouvelles pratiques agricoles vont faire évoluer le quotidien des producteurs ainsi que modifier profondément le paysage régional de la caféiculture:
Les producteurs ont progressivement perfectionné leurs pratiques : ils apprennent à identifier plus rapidement la rouille et à en prévenir l’apparition, tout en bénéficiant de programmes de rénovation des caféiers soutenus par l’INMECAFÉ. À partir de la fin du XXᵉ siècle et au début du XXIᵉ, ces programmes introduisent des variétés plus résistantes et plus productives, avec pour objectif de stabiliser puis d’augmenter les rendements du pays.
Au fil des années, les producteurs parviennent progressivement à stabiliser leurs rendements (une dynamique qui culminera durant l’âge d’or du café mexicain dans les années 1970 et 1980). Cette amélioration est rendue possible grâce à un meilleur accès aux marchés national et international, facilité par les nouvelles infrastructures mises en place par l’INMECAFÉ.
Dans les montagnes du Chiapas, l’Institut installe notamment des centros de acopio, des centres de collecte officiels où les producteurs peuvent vendre leur café à un prix fixé par l’État, sans dépendre des coyotes (acheteurs privés qui imposaient des tarifs 30 à 40 % en dessous du prix réel). Ces centres permettent également d’éviter de longs trajets, parfois de plusieurs heures à pied ou à dos d’âne, pour transporter le café en cerises ou en parche.
Pendant trois décennies, l’INMECAFÉ devient ainsi un acteur central du quotidien caféier au Mexique, avec ses avancées comme avec ses limites, puisqu'il sera également l'une des vecteurs du déploiement de la dite "Révolution verte". Si le café n’a pas été au cœur de cette politique, contrairement au maïs ou au blé, plusieurs de ses principes ont néanmoins touché la caféiculture, surtout à partir des années 1960‑1970.
L'institut encourage alors l'introduction de variétés plus productives qui exigent des conditions de gestion plus intensives pour exprimer pleinement leur potentiel, notamment:
La promotion de fertilisants chimiques pour augmenter les rendements,
La diffusion de pratiques de taille et de gestion de l’ombre plus standardisées,
L'encouragement à la monoculture dans certaines zones.
Cette période de modernisation forcée laissera une empreinte durable sur les territoires caféiers, jusqu’au démantèlement de l’INMECAFÉ en 1989, qui créera un vide institutionnel profond dans de nombreuses régions productrices.




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